Bénin : Genre et scolarisation des filles

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Cet article n’a aucunement la prétention d’aborder parfaitement et dans les moindres détails la question de l’influence du genre sur la scolarisation des filles au Bénin. Ces quelques pages s’avèreraient foncièrement insuffisantes. Il se voudrait cependant un point départ, une sorte d’incitation à la réflexion. Lisez-le, et réfléchissons ensemble alors. Cet article est paru dans notre revue en septembre 2017 mais le contexte, les constats et pistes de travail restent d’actualité.

Les écoles béninoises rouvriront bientôt leurs portes. Ainsi que l’a dit l’autre, la petite école aura dormi pendant deux lunes tout entières. Voici donc venu le moment pour les écolier-ères-s et élèves, petit-e-s et grand-e-s, de retrouver le chemin des classes. Pourtant, cette année comme les précédentes, rien de substantiel ne changera pour les filles. Atteints de la manie des chiffres, nous tirerons gloire une fois de plus des statistiques qui nous montreront que les filles sont de plus en plus nombreuses dans les écoles et que même dans certaines classes, elles sont en supériorité numérique par rapport aux garçons. Quelle réussite pour les différentes campagnes et actions ayant visé à envoyer toutes les filles à l’école ! Canular… On oubliera sûrement d’interroger les mêmes statistiques qui nous auraient révélé que le taux de déscolarisation des filles reste fortement élevé. Tenez, ce taux atteint dans certains établissements plus de 50 % en fin de cursus. On nous dira peut-être que la déscolarisation est un phénomène qui touche à la fois les garçons et les filles. Et nous répondrons alors que lorsque ce taux est fortement plus élevé chez les filles, il y a lieu qu’on s’interroge sur les causes de cet état de chose. Bien au-delà, il faudrait qu’on se pose des questions aux fins de savoir si l’école offre aujourd’hui au Bénin les mêmes chances et opportunités aux filles et aux garçons. En raisonnant de façon simpliste et superficielle, on répondra par l’affirmative. La réalité des faits est pourtant bien plus complexe. Se munissant de lunettes de genre, on se rendra aisément compte que plusieurs phénomènes et facteurs sont à l’œuvre en milieu scolaire, concourant à renforcer les stéréotypes et inégalités de genre. Au moment donc où tous les acteurs s’activent, non sans heurts, pour les préparatifs de la rentrée, la question du genre en milieu scolaire mérite qu’on s’y attarde.

Le curriculum caché et la socialisation de genre

A l’école, les élèves, écolières et écoliers n’apprennent pas que les savoirs inscrits au programme. Ils assimilent aussi un tas d’autres connaissances, compétences, comportements et rôles qu’on qualifie en matière d’études de genre de curriculum caché. L’apprentissage des rôles sociaux des sexes fait partie intégrante de ce curriculum. C’est ainsi qu’on notera que dans les salles de classe et même dans les cours d’école, les apprenant-e-s se socialisent suivant les normes sociales de sexe ; et, ce en l’absence d’une volonté manifeste de qui que ce soit. Ainsi, dans les cours de récréation, les élèves, écolières et écoliers ont tendance à se regrouper en groupes de filles et de garçons et à se livrer à des jeux conformes aux exigences sociales attendues de leur sexe. Les cours de récréation sont aussi les moments privilégiés au cours desquels les garçons exercent leur domination sur les filles. Et, tout s’y passe, comme si chacun se préparait déjà à assumer les rôles, responsabilités et tâches que la société lui assigne. Les salles de classe ne sont pas non plus à l’abri de ce constat. Les garçons y occupent l’espace sonore se font plus voir de même qu’ils ne supportent pas que les filles fassent preuve d’un quelconque leadership. Ils développent à cet égard maints stratégies et moyens pour contraindre les filles à rester ‘’à leur place’’. S’inscrivent dans ce registre les moqueries et la brutalité.

Que dire des manuels scolaires et savoirs enseignés ?

Les manuels scolaires et autres supports pédagogiques ne valorisent pas assez les femmes et les filles et continuent de favoriser la perpétuation des stéréotypes de genre. Que de manuels qui montrent des images d’hommes et de garçons qui s’investissent en politique, dans les métiers scientifiques et techniques ou encore qui cherchent à sauver le monde. Bref, aux garçons et aux hommes les responsabilités et positions symboliquement et socialement valorisées, voire financièrement mieux rétribuées. A l’opposé, les images et prénoms des personnes de sexe féminin sont associés aux travaux domestiques, aux métiers du social et de soins dans les arènes les moins élevées de la hiérarchie. C’est ainsi qu’on retrouve dans les manuels des hommes pilotes, médecins, pompiers, ministres, présidents de la République au moment où les femmes sont des infirmières, secrétaires ou encore vouées à l’entretien du ménage. On y retrouve aussi des images de garçons jouant au foot s’opposant à celles de filles aidant leurs mères à faire la cuisine ou à laver la vaisselle. Le moins qu’on puisse en retenir est que ces manuels ont pour conséquence, peut-être sans que cela soit directement recherché, de maintenir les filles et les garçons dans les sentiers battus en leur rappelant de façon déconcertante pour les unes et en leur miroitant pour les autres le futur qui les attend. Les figures féminines ne sont pas non plus valorisées dans les savoirs enseignés. A titre illustratif, rares sont les cours d’histoire qui citent des femmes ou qui insistent sur le rôle joué par les personnes de sexe féminin. Bien qu’il soit nécessaire, au nom d’un certain réalisme, de reconnaître que ces personnes ne sont pas aussi nombreuses que celles de sexe masculin, il apparaît cependant biaisé de présenter l’histoire comme étant entièrement construite par les hommes. Tout cela conduira la plupart du temps les filles au choix du compromis, si, à la maison, il n’existe aucune force capable de leur faire comprendre que les mêmes opportunités sont ouvertes aux garçons et à elles. Ce choix du compromis n’est rien d’autre que le choix qu’effectueront les filles en se projetant dans le futur et en tenant compte des attentes sociales à leur égard. Ce choix se trouve aussi renforcé par des idées préconçues et fortement répandues selon lesquelles il existerait des disciplines à connotation masculine et d’autres à connotation féminine dans lesquelles les unes et les autres excelleraient facilement. Il n’est donc pas rare d’entendre dire que les mathématiques et les sciences physiques seraient des matières pour les garçons au moment où la géographie, les sciences de la vie et de la terre et les langues seraient faites pour les filles. Ces idées bien que manquant de fondement amènent les apprenant-e-s à fournir plus ou moins d’effort dans l’assimilation de ces différentes disciplines. Voilà une fenêtre bien ouverte sur l’orientation scolaire.

L’orientation scolaire, une décision plus sociale qu’académique

L’orientation scolaire est, selon les normes en la matière, basée sur le mérite, c’est-à-dire les notes obtenues dans les principales matières enseignées. Si, de façon officielle, cette orientation intervient au seuil de la classe de troisième, dans les faits, elle se prépare bien plus en amont. En effet, les notes obtenues par les apprenant-e-s et qui déterminent leur orientation par le conseil de classe ne doivent pas être analysées loin du goût développé pour chaque discipline ou matière enseignée depuis la classe de sixième. Et, comme, nous l’avons précédemment relevé, ce goût et les efforts qui en résultent sont fortement tributaires des idées sexistes associés aux disciplines et des messages tout aussi sexistes véhiculés par les manuels scolaires. Ainsi, l’orientation qui est normalement basée sur les résultats académiques devient la résultante de plusieurs facteurs où le genre impose son diktat avec la tendance à pousser le plus les filles vers les filières littéraires, sociales, de soins et de courte durée. Or, cette orientation effectuée à l’école produira des effets très importants à l’avenir. C’est elle qui déterminera les métiers et professions occupés par les femmes d’une part et par les hommes d’autre part. On comprendra alors qu’elle expliquera pour une large part les discriminations dont finissent par être victimes les femmes dans le monde du travail en termes de ségrégation horizontale et verticale.

Les enseignants acteurs malgré eux

Les enseignantes et enseignants contribuent aussi, mais souvent de façon inconsciente, à la perpétuation et la reproduction des normes et stéréotypes de genre en milieu scolaire. Leur rôle peut être mis en lumière à au moins trois niveaux. Le premier est relatif aux interactions avec les filles et les garçons. Ces derniers ont tendance à bénéficier de plus d’attention et semblent susciter plus d’intérêt de la part du corps enseignant que les premières. Cela s’explique peut-être par le fait que les filles, à cause de leur socialisation, sont souvent plus disciplinées que les garçons et prennent beaucoup moins la parole. Qu’à cela ne tienne. L’école, à défaut de lutter directement ou ouvertement contre les inégalités de genre doit tout au moins veiller à ce que celles qui existent déjà ne s’amplifient ou ne soient renforcées. Outre cela, un autre niveau est constitué par le fait que l’indiscipline des filles est moins tolérée que celle des garçons, tout comme si on confirmait à la jeune fille qu’elle doit toujours se montrer respectueuse à la fois des personnes et des règles alors que les garçons quant à eux les fouleraient au pied avec moins de conséquences. Un autre niveau non moins important renvoie aux critères d’évaluation qui semblent ne pas être les mêmes pour les filles et les garçons. Pour nombre d’enseignantes et d’enseignants, les garçons sont censés travailler et exceller parce qu’ils sont naturellement intelligents. Ainsi, dans les observations, il n’est pas rare de trouver des intitulés qui montrent que le garçon n’a pas suffisamment exploité son potentiel. Paradoxalement, pour les mêmes résultats, la fille est appréciée comme ayant fourni de grands efforts et est encouragée à poursuivre son travail. Ses résultats à elle sont alors beaucoup plus expliqués par son investissement personnel spécial et les grands efforts qu’elle fournit. Pourtant, le débat sur les différences entre les cerveaux des garçons et des filles, des hommes et des femmes, qui rendraient les unes moins intelligentes que les autres est désormais clos. S’il faille convoquer le cerveau à la barre du genre, ce serait plutôt par rapport à sa plasticité qui rend possible l’apprentissage tout au long de la vie des normes et stéréotypes de genre.

Le harcèlement sexuel en milieu scolaire, un phénomène pernicieux mais silencieux

Le harcèlement sexuel continue de faire des victimes en milieu scolaire et constitue aussi un facteur de déscolarisation des filles. Phénomène silencieux mais aux conséquences dramatiques, il ne semble guère régresser, en dépit même de l’adoption d’une loi depuis environ une décennie. Considérées par certains comme des proies faciles ou par d’autres comme des primes non dévoilées du métier, ou encore des herbes censées être broutées par les moutons (enseignants) qui y sont attachés (à l’école), les élèves filles reçoivent avec répétition toutes sortes de menaces, d’ordres, d’injures et autres dans l’unique but d’obtenir d’elles des faveurs de nature sexuelle et contre leur consentement. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’existe pas de statistiques réelles sur le phénomène. Mais pourquoi s’en étonner ? Les loups ne se mangent pas entre eux, dit-on. Dans un engrenage où les enseignants et les membres de l’administration en viennent à harceler les mêmes élèves, qui fera la morale à l’autre ; qui dénoncera qui ? Pire encore, certains d’entre eux pour se donner bonne conscience vous jettent à la figure que ce sont les élèves filles qui les harcèlent désormais. Ils occultent alors que l’enseignant est avant tout un éducateur. A Emile Durkheim de leur rappeler que l’éducation est l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale. Que compléter de plus pour clouer définitivement le bec à ces personnes qui usent de leur position pour corrompre les élèves ? Tout est dit. Le lien entre harcèlement sexuel et déperdition scolaire des filles n’est assurément pas si difficile à établir. Entre autres conséquences, il conduit à la perte de goût pour une ou certaines matières qui peut entraîner à terme des échecs scolaires. Peuvent déboucher aussi sur l’échec, les mauvaises notes attribuées à la fille harcelée. Le harcèlement sexuel aboutit de même à des grossesses non désirées. Ces conséquences non exhaustives constituent des facteurs non négligeables de déscolarisation.

Quelques pistes de sortie

Une première solution incontournable serait de mener des études véritablement sérieuses pour comprendre comment le genre se construit et se perpétue en milieu scolaire. Mais en attendant que de telles études soient réalisées, d’autres actions peuvent être préconisées. Au nombre de ces dernières, on pourra citer : la formation des enseignants sur l’égalité de genre ; la révision des manuels scolaires aux fins de les rendre neutres en matière de genre ; le renforcement de la lutte contre le harcèlement sexuel en milieu scolaire ; la sensibilisation des filles et des parents en vue de l’engagement des filles dans les filières scientifiques. Ce n’est qu’au prix de ces actions quelques actions liminaires qu’on pourra espérer que l’école devienne un jour plus égalitaire.

 

 

 

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