Haïti : Point de vue sur la crise profonde que traverse le pays

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Le 6 juillet 2018, nous avons tous été témoins des émeutes provoqués par une population en furie. Jets de pierre,vitres brisées, pneus, voitures, magasins cramés… Certains estiment que cette révolte populaire est due à l’augmentation des prix du carburant, d’autres pensent que les raisons sont bien plus profondes qu’elles n’en ont l’air. L’Honorable Micalerme PIERRE, député de Anse-à-Galets nous livre ses impressions en dix questions.

  • Que pensez-vous de la conjoncture actuelle du pays?

Je pense sincèrement que la situation actuelle ne résulte pas que de l’augmentation des prix du carburant. Ce dernier facteur n’est que l’étincelle qui a mis feu à une poudrière déjà ardente. Lorsqu’une population vit dans de telles conditions, lorsque les inégalités sociales font qu’une bonne partie de cette population n’est pas en mesure de satisfaire ses besoins primaires, on devait s’attendre à ce qu’elle saute sur la première occasion lui permettant de dégager les frustrations accumulées au fil des ans.

  • Ces situations nous paraissent un peu familières, elles ne surviennent pas pour la première fois car on y a déjà assisté vers les années 2000. Pourquoi en sommes-nous encore là, selon vous?

Nous en sommes encore là, faute non seulement de leadership et de planification mais également de communication.

Un problème de leadership parce que nous n’avons aucun modèle et ne savons en qui croire. Un problème de planification parce que chaque président tente de sauver sa peau pour la durée de son mandat mais personne ne pense à établir un plan de développement sur le long terme comme c’est le cas pour d’autres pays. De ce fait, aucun président ne continue le travail qu’a commencé son prédécesseur et on se retrouve, à chaque fois, à éteindre le même feu.

Je parle de communication parce que justement la population ne sait pas ce que fait le président qu’elle a elle-même élu, elle ne lui fait pas confiance. Sa réaction du 6 juillet le prouve encore une fois.

  • La population, a-t-elle ciblé une catégorie de businessmen en particulier?

Oui. Elle dit en vouloir à la bourgeoisie. Certainement, je ne suis pas entrain de justifier les actes de vandalismes perpétrés contre les boutiques, magasins et hôtels mais cette population est en colère contre certaines gens qui, dit-elle, sont exonérés des taxes sans rendre service au pays.

Je répète, je dénonce vigoureusement la violence parce qu’elle n’a jamais rien résolu jusqu’à date.

  • Votre confrère, président de l’assemblée, l’honorable Gary BODEAU, parle d’éventuelles attaques contre le parlement. Qu’en pensez-vous? La population, serait-elle en colère contre ses représentants?

J’avoue en avoir entendu parler. Mais je dois ajouter que certaines informations relatives aux privilèges dont jouissent les parlementaires ne sont pas objectives. La population est désinformée au lieu d’être informée. Elle ne nous fait plus confiance. Elle ne fait confiance à personne d’ailleurs. Mais nous travaillons en vue d’améliorer notre image à ses yeux.

Je ne dis pas que mes confrères et moi accomplissons notre tâche à la perfection mais ces informations faisant croire que nous ne faisons absolument rien sont fausses. Peut-on dire, par exemple, que les seize (16) députés interpellateurs n’ont absolument rien fait? Non.

  • Comment votre circonscription a-t-elle réagi à l’augmentation des prix du carburant?

Ma région, quoiqu’étant une île à part, est touchée par tout ce qui se fait au niveau de l’Etat central et lˈaurait été certainement si la décision d’augmenter les prix du carburants avait été maintenue. Parce que l’un de nos plus grands problèmes reste et demeure celui du transport. Il nous est déjà bien difficile de commercer avec le reste du pays, une telle décision ne ferait qu’aggraver la situation.

Cependant, elle a réagi paisiblement. Elle réagit toujours de la sorte même si, j’avoue, que sa voix  ne se fait pas toujours entendre. Actuellement, les habitants de ma région, l’Ile de la Gonâve, demandent à s’organiser de façon à ne plus dépendre directement de l’Ouest, de façon à constituer un onzième département et ils le font de la manière la plus civilisée qui soit.

  • La jeunesse actuelle occupera votre place quelques années plus tard, comment doit-elle s’y prendre pour ne pas retomber dans les mêmes pièges?

La jeunesse, si elle n’est pas bien encadrée, si elle continue à migrer vers l’Amérique du Sud, ne pourra en aucun cas servir le pays comme il se doit et tombera, à coup sûr, dans les mêmes pièges. Il faut donc qu’elle ait un regain de confiance et pour ce faire, on doit lui offrir des possibilités d’ études, ceci étant fait, elle prendra conscience de la charge qui lui est incombée et agira en conséquence.

  • Pensez-vous que la destitution du premier ministre soit la meilleure réponse aux attentes de la population?

La destitution du premier ministre seule ne peut pas résoudre les multiples problèmes auxquels le pays fait face mais c’est, à mon sens, la solution circonstancielle la mieux appropriée. Le premier ministre a beau être un brillant médecin  mais il n’a pas compris le langage du peuple et n’a pas su communiquer avec lui comme il le devait. D’autant que ses rares réalisations ne s’alignaient aucunement à sa politique générale.

  • L’autre Haïti, est-elle encore possible?

Oui. Tant qu’il existe des leaders conséquents, tant qu’il existe de vrais citoyens nationalistes, prêts à faire certaines abnégations, prêts à penser au pays au lieu de défendre leurs intérêts mesquins, l’autre Haïti est possible. Mais… Il faut qu’une bonne base d’éducation civique soit inculquée à tout haïtien.

  • Quelles leçons la jeunesse doit-elle tirer de cette situation?

Les émeutes du 6 juillet vont trainer après eux un nombre incalculable de conséquences : le taux de chômage va s’accroitre vertigineusement et pire encore, à la rentrée des classes, les petites poches auront beaucoup de mal à se procurer les matériels didactiques sans parler de l’écolage. Nous avons l’avantage d’avoir une jeunesse pleine de vie et désireuse de travailler en faveur d’Haïti. Elle doit et va certainement apprendre de la conjoncture actuelle et se rendra compte, aujourd’hui plus que jamais, que détruire n’a jamais mené à rien.

  • Quels sont les rôles de la jeunesse dans le développement du pays? Peut-elle encore y croire?

La génération qui s’en va ne peut pas se vanter d’être un modèle pour cette jeunesse mais cette dernière peut s’évertuer à en devenir un pour la génération qui s’en vient. Son rôle est de refuser les mauvaises voies  et de s’engager dans les rares voies de positivité et d’intégrité qu’on lui a tracées.

Ludnear Diane AUGUSTIN.

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