Haïti : Paralysie des activités durant sept jours consécutifs

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6 février 2019. Port-au-Prince bouge. Du moins, elle (la ville de Port-au-Prince) fait semblant de bouger. La population supporte stoïquement la cherté de la vie mais sa patience ne semble tenir qu’à un fil. Elle ne le dit pas, mais elle n’en peut plus. La gourde se dévalue- chaque jour davantage- par rapport au dollar ; aujourd’hui il en faut près de 83 pour un dollar. Le carburant devient rare. En même temps, lumière n’est toujours pas faite sur l’utilisation du Fonds  Petrocaribe. Le rapport de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSC/CA) sur la gestion de ce fonds, déposé au parlement le 31 janvier 2019 écoulé,  ne sera d’un réel secours que quand la justice aura fait sa part de travail, à savoir  juger, et éventuellement condamner ceux qui ont, soit par surfacturation ou autres artifices d’escroquerie, dilapidé plus de quatre (4) milliards de dollars qui devraient, en principe, être utilisés pour améliorer les conditions de vie du peuple haïtien.

6 février 2019. Haïti bouge. Mais avec la peur du lendemain. Ce lendemain qui allait marquer les trente-trois (33) ans de l’après-dictature mais également les deux (2) ans d’investiture de l’actuel président haïtien, Son Excellence Monsieur Jovenel Moïse. Haïti en a connu, des 7 février tumultueux et  craint, de ce fait, la récidive.

Le lendemain, soit le 7 février 2019. D’une part, l’opposition politique, gagne les rues et réclame le départ de l’actuel président comme pour faire perpétuer le ôte-toi-que-je-m’ y-mette qui n’est plus nouveau pour les haïtiens.  La population, d’une autre part, gagne les rues pour indexer le président qui, se plaint-elle, n’a fait que cumuler des promesses non-tenues durant ses deux ans. Elle dit ne pas l’avoir voté pour n’obtenir que ces maigres résultats et ne cache pas sa déception. Dans la foulée, la jeunesse dite consciente, ne réclame ni le départ du président, ni des ‘’grains de riz’’ mais elle ne jure que par le chamboulement du système qu’elle juge trop corrompu. Elle soutient, par ailleurs, que le président, l’opposition et le parlement sont tous des troncs pourris du dit système et que par conséquent, le chamboulement ne passera que par leur déracinement. Elle plaide, cependant en faveur d’une nouvelle Haïti, sans les acteurs véreux de la scène politique. Ces jeunes, intenteurs du mouvement “ Ayiti nou vle a” (L’Haïti que nous voulons) entendent profiter du momentum pour commencer la “ Révolution”.

Depuis le 7 février, plusieurs manifestations se sont succédées tant à Port-au-Prince qu’un peu partout sur le territoire national. De nombreux actes de vandalisme ont  été perpétrés contre des magasins, des édifices publics, des supermarchés. Paralysie du transport public et suspension totale des activités économiques. Pire, certains policiers, censés protéger et servir, n’ont pas su maitriser leurs munitions et ont ôté la vie à pas mal d’innocents, très jeunes pour la plupart. Ce qui, évidemment, n’a fait qu’attiser la colère d’une population déjà en furie. Contre la répression, les manifestants ont fait preuve de persévérance en dressant des barricades et en incendiant des pneus, religieusement tous les jours depuis le 7. Le calme a trop longtemps duré, dénoncent-ils.  Il faut que ces gens expérimentent un peu ce qui constitue notre quotidien. Il faut qu’ils se mettent à notre place.

Aujourd’hui, 14 février 2019. Le président n’est toujours pas sorti de son mutisme. Aucune adresse à la nation. Aucune sympathie aux familles victimes des bavures policières (La Télévision Nationale d’Haïti vient d’annoncer une adresse du président à la Nation, en cet après-midi du 14 février. Aucune heure précise n’est indiquée, cependant).  L’opposition gagne du terrain mais la jeunesse, les petro-challengers, les partisans de la “Nouvelle Haïti” et une partie considérable de la population comprennent son jeu, la surveillent de très près et se tiennent en sentinelle pour l’empêcher de s’accaparer du pouvoir comme elle semble vouloir le faire. On connait cet embrouillamini. Ça ne se passera pas sous nos yeux,  pas cette fois. Entre temps, quelques magasins ouvrent timidement leurs portails par devant lesquels on peut remarquer d’interminables lignes et quelques bagarres parfois, quand le tour de rôle n’est pas bien respecté. Dans la zone métropolitaine, l’eau se fait rare. Récipients en main, jeunes et vieux sont prêts à parcourir des kilomètres et à payer le double du prix normal afin de s’approvisionner en eau potable. On n’en fait pas moins pour le pain et autres produits de première nécessité.

À quand la fin de la “crise” ? Personne ne le sait mais si pour certains, la crise se traduit par des pneus enflammés et des magasins vandalisés. Pour d’autres, elle est constante. Si certains n’ont pas réussi à s’approvisionner en eau potable uniquement à cause des émeutes, d’autres n’ont jamais eu d’eau potable et n’en auront peut-être jamais. Si certains ont eu faim parce qu’ils ne pouvaient que difficilement s’engager dans les rues, d’autres ont eu faim hier, aujourd’hui et auront faim-très probablement- encore demain. On ne semble pas s’en soucier tant qu’il s’agit des autres. C’est l’individualisme à son plus haut point. Chacun pour soi mais la République d’Haïti, n’appartient-elle pas à tous les haïtiens?

La crise durera donc tant que dureront ces inégalités. Le calme peut bien revenir momentanément mais ce ne sera qu’un calme apparent et Dieu seul sait combien un semblant de calme peut être plus dangereux que des émeutes ponctuelles.

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