France : La pièce de théâtre Baby Dance ou quand la marchandisation racialisée du corps de la femme et de l’enfant ne pose aucun problème.

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 Théâtre : Baby Dance ou les symptômes de Rhinocéros

 par Josette Dall’Ava Santucci et Agnès Rogliano-Desideri [1]

 

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Contexte de l’échange : Une pièce de théâtre révoltante.

Agnès Rogliano-Desideri : Mon amie le Professeur Josette Dall’Ava Santucci[2]  fait partie comme moi du Collectif Corse pour l’Adoption sans Racisme Institutionnel (C2ARI) [3]. Nous échangeons souvent par courrier électronique.

Je reçois d’elle un mail qui me révolte…

 Josette Dall’Ava Santucci : Dans l’officiel des spectacles le résumé d’une pièce de théâtre censée être drôle. J’ignore si c’est au premier, deuxième ou troisième degré !!!

Dans une annonce ´un couple cherche à offrir à un enfant blanc en parfaite santé une vie heureuse’ .

Agnès Rogliano-Desideri : La pièce dont il est question c’est “Baby”[4], adaptée par Camille Japy de “Baby dance”, une pièce américaine de 1992 écrite par Jane Anderson, jouée actuellement à Paris au théâtre de l’Atelier.

La version originale audio de la pièce dont “Baby” est adaptée est en accès libre sur internet ; je raconte l’histoire :

Un couple de riches Américains passe une annonce : il “cherche à offrir à un enfant blanc en parfaite santé une vie heureuse “. Un couple de gens dans la misère leur répond : ils ont déjà cinq enfants et la femme est encore enceinte : ils vont accepter le marché proposé par ces gens riches. Durant  la grossesse et le jour de  l’accouchement on assiste aux échanges des deux couples au sujet de cette tractation.

Lorsque l’on parle de théâtre, on s’intéresse au texte mais pas forcément à la mise en scène, ni au jeu des acteurs : de nombreux élèves ont étudié les textes de Molière et d’Anouilh sans jamais avoir mis les pieds dans un théâtre. C’est le parti que Josette Dall’Ava Santucci et moi-même avons pris pour évoquer les thèmes abordés par “Baby dance” et par “Baby” : tout monde ne peut pas aller voir la pièce mais tout le monde peut avoir accès au texte de la première dont la seconde est l’adaptation, et tous les lecteurs de cet article savent de quoi il y est question puisque j’ai raconté l’essentiel.

Enfin à l’heure où nous écrivons ces mots, les réactions que cette pièce suscite et dont il est surtout question ici sont toujours en ligne sur le net.

C’est sur ces réactions-là que nous  avons choisi d’insister et, surtout, sur le manque d’autres réactions qu’un tel sujet aurait dû immédiatement susciter. Attention, nous ne critiquons pas l’existence de la pièce américaine ni celle de son adaptation française : ce serait aussi absurde que de reprocher à un comédien de jouer un criminel.

Ce serait d’autant plus stupide que bien souvent, les œuvres (bonnes ou mauvaises) qui dépeignent les problèmes, les défauts et les crimes des hommes ont le mérite de les mettre en lumière, souvent pour les dénoncer. Il n’est donc pas question d’appel au boycott encore moins à la censure.

Non, ce que nous déplorons aujourd’hui c’est de constater qu’il n’est question que de l’émotion positive suscitée par les personnages de “Baby dance” et de “Baby” alors que curieusement ces pièces ne semblent avoir provoqué aucune réaction de révolte quant au racisme et à la marchandisation des corps de la femme et de l’enfant qu’elles présentent pourtant.

 

Une pièce de théâtre avec un cadre raciste :  

Josette Dall’Ava Santucci : La version américaine est vraiment vulgaire et brutale, voire caricaturale. Je pense que les acteurs français sont certainement plus nuancés d’après les critiques et c’est ce qui doit faire le succès et masquer les vrais problèmes. Dans les nombreuses critiques que j’ai lues jusqu’ici une seule fait référence au racisme ce qui fait qu’une seule personne pose le problème. À un seul moment dans la pièce le vrai père demande à la fausse mère pourquoi elle demande un enfant blanc. Le vrai père interroge la fausse mère: ” pourquoi vous payez pour avoir un enfant blanc alors que vous pourriez en avoir un noir gratuitement  ? ” Elle répond comme à la question précédente sur les causes de sa stérilité : “c’est personnel“.

La fin est pire que ce que j’imaginais : si l’enfant était noir, ce qui biologiquement eût été possible, la question du racisme aurait dû être traitée. La fin, c’est que l’accouchement ne se passe pas totalement bien, le cordon ombilical s’enroule plus ou moins autour du cou laissant craindre au médecin une hypoxie transitoire pouvant entraîner un retard mental futur sans que cette hypothèse puisse être réellement évaluable ou certaine.

L’annonce précisait ” enfant blanc et en parfaite santé “. (Tiens on avait juste oublié la deuxième condition !)  Le contrat est donc rompu avec son cortège de conséquences terribles.

Toute la pièce américaine suinte la Bien penssance  et la fausse morale, c’est tout simplement odieux avec tous les poncifs et clichés. Supériorité des blancs bien sûr, mais finalement des riches, plus gravement des juifs (!!!) :  à un moment, le faux père qui est juif raconte à sa femme que sa mère lui a demandé pourquoi il n’a pas cherché à adopter un enfant juif et il  répond ” parce que les juifs n’ont pas d’enfants indésirés. ” On suggère également la supériorité des bien portants sur les malades (!!!!) et finalement l’infériorité des femmes soumises aux hommes et pas seulement chez les pauvres.

En effet, chez les pauvres on gifle sa femme (en public) mais  la femme riche est aussi soumise  à son mari : elle finit par vouloir cet enfant auquel elle s’est attachée. Le mari, image de la raison contre l’émotion, refuse catégoriquement cette solution trop “risquée” par rapport à leur projet. Donc domination des femmes, domination raciale, infériorité des malades, domination absolue par l’argent, domination de classe : tout y est !

Beaucoup de détails tout au long de la pièce m’ont donné la nausée : la femmes qui accouche méprisée en tant que pauvre payée mais aussi simplement en tant que femme dans sa dignité. Ainsi au moment de l’accouchement la fausse mère sollicite-t-elle son propre mari pour qu’il y assiste, ce qui « n’est pas sa tasse de thé » , et il continue donc  à s’entretenir avec son avocat.  Mais à aucun moment on ne demande son avis  à l’accouchée, qui devrait s’exposer dans  son intimité  la plus crue devant un inconnu.   Le Diable est Dans les détails que personne ne semble avoir vus.

Une pièce de théâtre raciste, qui n’élève que peu de critique !   

Agnès Rogliano-Desideri : Force est donc de constater que tout ce qui fonde l’analyse de Josette Dall’Ava Santucci ne suscite en France presque aucune réaction.

Selon un critique du site en ligne L’Officiel des spectacles ( magazine français), “Baby” est une « pièce émouvante et intelligente ».  Juste avant ce commentaire, le critique avait cité la petite annonce qui conditionne l’intrigue de la pièce : « Enceinte ? Couple marié, épanoui, cultivé et très à l’aise financièrement veut offrir à un enfant blanc en parfaite santé une vie heureuse. Différentes formes d’aides envisageable. Appeler en PCV. » C’est à cette annonce que répondent Wanda et Al, couple amoureux mais pauvre vivant en Louisiane. …»

Et le critique de continuer : « un texte touchant et drôle (sic) qui met en scène des rapports de force sans jamais accuser les personnages.  La force de la pièce, c’est qu’il n’y a pas de jugement, et qu’on peut se projeter, s’identifier à chacun “ explique la comédienne Isabelle Carré aux caméras de France 2. » [5]

La présentation évoque donc une pièce « intelligente » (et « drôle »!!!) qui aborderait le délicat sujet de la grossesse non désirée, de l’abandon, de l’adoption, de la parentalité, tout cela « sans jugement ». Sans jugement ? Le racisme et l’achat d’un enfant ne sont-ils pas supposés être jugés et condamnés ?

N’oublions pas de préciser ceci : la pièce dont “Baby” est adaptée est américaine et les USA n’ont pas ratifié la Convention Internationale des Droits de l’Enfants.

Ainsi, aux USA a-t-on le droit de choisir un enfant selon son physique, sur catalogue, alors qu’en France c’est illégal – même si, dans les faits, on constate des dérives graves contre lesquelles les voix du Collectif Corse pour l’Adoption sans Racisme Institutionnel (C2ARI) s’élèvent. – aux USA toujours, on a même le droit de faire défiler les enfants pour choisir le sien et, jusqu’en 2005, on avait aussi le droit de les condamner à mort…

Alors cette fameuse annonce qui visiblement ne suscite pas de malaise ni chez les critiques, ni chez les spectateurs pose pourtant un grave problème : le couple de l’histoire cherche à acheter un enfant blanc. Bon toute suite, dit comme ça, on a moins envie de n’enrouler la critique QUE de guimauve comme cela a été fait.

 

Une pièce de théâtre ou la marchandisation racialisée du corps de la femme et de l’enfant ne pose aucun problème ?    

Cela signifie que ce couple, formaté dans la société américaine qui autorise la marchandisation raciale du corps de la femme et de l’enfant peut être considéré « sans jugement » et que certainement, en toute simplicité, « on peut se projeter, s’identifier à chacun ». Il semble qu’affirmer cela avec autant de légèreté c’est ignorer la douleur d’une femme qui est dans l’obligation d’abandonner son enfant.

L'”identification” proposée dans la pièce n’est pas celle là : on affirme qu’il est possible de s’identifier à un couple qui vend son enfant ou à un autre qui veut l’acheter. Si la pièce présentait des violeurs, pourrait-on parler aussi sereinement d’identification possible avec “chacun” des personnages ? Si on ne peut faire autrement que d’abandonner son enfant, il est hors de question de le vendre comme dans la pièce.

Il faut aussi signifier que si on souhaite devenir père ou mère, biologique ou adoptif/ve, le minimum est d’arriver à comprendre que vouloir choisir l’apparence de son enfant pose un sérieux problème. Je n’ai vu aucune réaction dans ce sens.

En revanche, loin d’avoir cette réflexion-là, Isabelle Carré, l’une des actrices principales, semble penser qu’il est simple de s’identifier à ce genre de personnages ; elle en a le droit bien sûr mais cela laisse perplexe…

Si l’intention des concepteurs de la pièce fait l’impasse sur les questions du racisme et de la marchandisation du corps (et ils en ont le droit car la liberté du choix de ce que l’on veut exprimer ou taire est sacrée), on peut légitiment s’émouvoir, comme Josette Dall’Ava Santucci et moi-même, et se poser la question suivante : comment est-il possible que des personnages suscitent aussi peu de réactions sur le fait de légitimer le commerce d’un enfant et sur l’idée que l’amour que l’on porte à un enfant puisse être conditionné au fait qu’il soit “blanc” ?

Bruno Solo, l’un des acteurs principaux de “Baby” affirme que la “valeur commune[6]  des personnages principaux de la pièce “c’est l’amour“.

Non ! L’amour ce n’est pas la marchandisation des corps conditionnée par la couleur de peau. En effet, cela ne semble pas plus se discuter que l’esclavage ou que l’excision. Les Droits Humains sont universels, a fortiori les Droits de l’Enfant. Ceux qui (acteurs, critiques, spectateurs…) semblent ignorer les sujets de racisme et de marchandisation de l’être humain que pose cette pièce ont-ils pris toute la mesure du problème?

Au vu des louanges unanimes que “Baby” suscite sans jamais faire écho de la révolte qu’elle devrait provoquer aussi, cette pièce me conforte dans une terrible certitude : si l’on n’y prend garde la bête immonde continuera de faire ses petits partout puisqu’aujourd’hui, en France, même exposé sur une scène de théâtre, le racisme ne choque personne. Ionesco se serait il douté que des comédiens, des spectateurs, des critiques de théâtre, sans doute sans aucune mauvaise intention et certainement humanistes, se transformeraient en rhinocéros au XXIème siècle par ignorance des Droits Humains et des Droits Universels des Enfants ?

 Josette Dall’Ava Santucci : Sans que personne ne s’en inquiète,  on a transposé en France un système américain qui justifierait aux yeux du grand public FRANÇAIS que tout cela est normal. C’est Hannah Arendt qui montre que dans la montée du racisme tout se fait parce progressivement tout est ” normal ” personne n’est un monstre dans un contexte qui se prépare par petites touches par le LANGAGE quotidien . Nous y sommes bientôt.

J’ai connu Ionesco à l’hôpital ; le Médecin de mon équipe qui le recevait en consultation et qui plus tard  a écrit son éloge funèbre, le Docteur Poenaru, lui même roumain, a tenu à lui présenter le Chef de Service : c’était moi. Nous avions créé une association culturelle “L’expression latine” où les Roumains étaient très présents (dont Tudor Banus qui faisait de très beaux dessins dans le Monde et dont j’ai encore des dessins un peu jaunis).

Ionesco très modeste quand je lui dis que j’admire beaucoup son œuvre : ” cela m’étonne toujours d’entendre cela car j’ai écrit pour m’amuser ! ” Comme quoi quand les génies s’amusent cela donne cinquante ans de représentations théâtrales dans la plus fréquentée des capitales du monde. D’autres prétendent ” amuser ” avec du racisme ! Quelle tristesse… mais résistons par notre force spirituelle, cette force, personne ne peut nous l’enlever.

Agnès Rogliano-Desideri : Rhinocéros, la pièce d’Eugène Ionosco est donc aussitôt venue à l’esprit du docteur en littérature comparée que je suis pour exprimer ce que je ressentais lorsque mon amie m’a appris l’existence de ” Baby ” et l’absence de réactions révoltées contre le racisme et la marchandisation du corps qu’elle auraient dû susciter en France.

Ironie du sort: le docteur en médecine Josette Dall’Ava Santucci fait la connaissance d’Eugène Ionesco à l’hôpital et, quelques années plus tard, c’est elle qui, au détour d’un programme de théâtre, découvre les symptômes de la rhinocérite qu’il dénonçait dans sa pièce ! Son diagnostic est terrifiant.

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[1]Cet article est en partie construit sur la base d’un échange spontané de mails entre le Professeur Josette Dall’Ava Santucci et Agnès Rogliano-Desideri et en propose une mise en perspective.

[2]Josette Dall’Ava Santucci est Officier de la Légion d’Honneur, Professeur Emérite de L’université Paris 5, Présidente Honoraire de l’Association Française des femmes médecins et auteure notamment de l’ouvrage de référence Des Sorcières aux mandarines-Histoire des femmes médecins, Calman-Levy, 1994.

[3] https://cnrj.org/france-adoption-des-enfants-lintolerable-choix-de-la-couleur-de-peau/

[4] Baby de Jane Anderson, Adaptation Camille Japy, Mise en scène de Hélène Vincent  avec Isabelle Carré, Bruno Solo, Camille Japy, Vincent Deniard et Cyril Couton

[5] https://www.offi.fr/zoom/isabelle-carre-bruno-solo-presentent-%E2%80%89baby%E2%80%89%E2%80%89-1191.html

[6] https://culturebox.francetvinfo.fr/theatre/comedie/rencontre-avec-bruno-solo-et-isabelle-carre-pour-la-piece-de-theatre-baby-267671

 

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A propos de Agnès Desideri 3 Articles
Militante Corse - Spécialité droits à l'adoption

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